TRIESTE

L’été dernier, une amie Roumaine, Cristina (une de celles dont les noms se terminant par la lettre « a » occupent largement la mémoire de mon téléphone), m’annonça une nouvelle.

  • Il faut que je te dise quelque chose ! m’écrivait-elle en roumain
  • Ah, bon, quoi ? répondis-je avec suspicion en français ou en roumain, je ne sais plus

Tout cela prenait une forme solennelle et je commençais à douter sur cette mystérieuse annonce.

  • Je pars pour une année d’étude à Trieste, me dit-elle, toujours en roumain
  • C’est génial, lui dis-je surpris par ce faire-part qui n’avait finalement rien de très insolite. Je viendrais te voir ! ajoutais-je.

Le choix de Cristina pour Trieste me plaisait beaucoup. Depuis le temps que je voulais me rendre dans cette ville ! Je profitais de la connexion low-cost de Beauvais avec le reste de l’Europe pour la visiter en décembre… Bien sûr, j’étais aussi très heureux de retrouver mon amie, plus d’un an après notre dernière rencontre.

Trieste, c’est l’inconnue à trois équations (au moins) du vieux continent, qui a pourtant tout vécu. La Marche entre l’Europe civilisée, latine et autrichienne avec l’Europe barbare… slave et autres, à nos yeux, celle des files d’attente devant les magasins et des choix politiques douteux.

A Venise, sa voisine trop sereine ou à Istanbul, sur laquelle l’Occident claque trop facilement la porte sur l’Orient (le moindre obstacle géographique, même petit, suffit à hisser très haut nos imaginaires), je préfère Trieste. Aux portes, je préfère les sas, plus incertains. La ville du golfe Adriatique essore ses identités par la versatilité des systèmes de fermeture qui l’isole d’un milieu à l’autre de l’Europe suivant les conquêtes territoriales. Pendant longtemps, les vannes ne sont restées ouvertes que sur l’Empire austro-hongrois qui cherchait par la mer un accès sur le monde, au mécontentement des Italiens et des Slovènes. Intégrée aux provinces Illyriennes, Trieste devint napoléonienne entre 1809 et 1814. Le Corse rattachait tout ce qu’il pouvait à son Empire qu’il voyait comme premier.

En 1918, Trieste revint à l’Italie, juste retour pour les Italiens, plus nombreux que les slaves et les germaniques à siroter le café sur les terrasses de la ville. En 1945, Tito, la libérant du fascisme considérait naturel qu’elle se nomme Trst ! Alors on refermait les écoutilles de chaque côté à partir de 1947 et Trieste fut un territoire libre… Sous la responsabilité de l’ONU jusqu’en 1954. C’est seulement que la Seconde Guerre mondiale prit réellement fin alors que nous avions déjà envoyé nos troupes dans la fosse de Dien Bien Phu.

Cette terre de frontières où les voisins d’un jour sont les ennemis du lendemain et les habitants, écroués dans leurs intérieurs par les vents violents de la bora qui plaquent les mots sur les feuillets, modela le terreau de nombreux écrivains et transforma la ville en havre littéraire cosmopolite d’hier et d’aujourd’hui. Umberto Saba, Scipio Slataper, Italo Svevo, Paolo Rumiz, Boris Pahor, Stendhal, Jules Verne, Paul Morand, Richard Francis Burton, James Joyce, Rilke et surtout le pape de la Mitteleuropa Claudio Magris sont triestins ou ont eu des attaches triestines. D’enjeux frontaliers aux enjeux littéraires la limite est souvent fine.

Seul Stendhal, qui y fut bref consul de France, n’était pas très réceptif aux charmes triestins. Il craignait que la bora « ne lui casse le bras ». Pas évident d’écrire après.

Mais Trieste reste une ville d’irrédentistes, très italienne, je donne rendez-vous à Cristina sur la piazza Unita d’Italia.

  • Qu’est-ce que c’est que ce voyage ? Me demande-t-elle
  • Une manière de mettre de l’action dans mon oisiveté ! dis-je

Je quitte malheureusement trop rapidement l’élégance de Cristina, pour que mon hôte (Cristina ne peut pas m’accueillir dans son appartement déjà occupé), visiblement adepte du yoga, du bio et du bien-être sur catalogue puisse se coucher tôt. Malgré tout, ce point final triestin, ce sas de décompression européen, confère à mon voyage une grâce inattendue. Demain, je rentre en France, mon frère se marie dans quelques jours.

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