NOVA GORICA

Pour frapper aux portes et s’inviter chez les gens il faut avoir le poignet culotté et la témérité cavalière. Mais ces quelques mois dans l’Est européen m’ont assuré l’aplomb d’un cosaque enhardi. Un grabat dans une remise me suffit largement et je ne tiens pas à séjourner obligatoirement dans les rues pastellisées du centre-ville. Ce que Nova Gorica avec sa fière architecture en angle droit, bastion avancé du socialisme face à la désuétude occidentale, n’offre de toute façon pas.

Maria et Andrei, m’ouvrent leur porte, ils sont Ukrainiens et russophones, elle de Kharkiv, lui de Mykolaïv, venus s’aventurer jusqu’aux confins ponantais de la mer slave, ce que Vladimir Poutine n’a pas encore osé faire. Je cherche l’opportunité de recueillir à la source les ressentis sur la situation de l’Ukraine.

  • Les Criméens ont eu tort de voter en faveur du rattachement à la Russie ! m’assurent-ils avec une pointe de déception
  • De toute façon la Crimée ne possède aucuns débouchés et le circuit énergétique passe forcément par l’Ukraine. Les coupures d’énergie seront courantes ! ajoutent-ils

En d’autres termes, Simféropol et Sébastopol ne toucheront pas un kopeck du PIB moscovite et feraient mieux de regarder de nouveau vers Kiev, plus pauvre mais plus généreuse.

Et Maria de continuer

  • On sait bien que les soldats russes sont présents dans le Donbass, ils utilisent des régionalismes inusités en Ukraine par les russophones !

La linguistique est transparente, alors pour la combattre on compose un bataillon d’exclus en façonnant des ignorants ! Ce que Maria et Andrei, estudiantins nomades et polyglottes ne sont évidemment pas.

Il faut peupler le territoire pour le légitimer, le Maréchal décida donc de créer Gorica la nouvelle, en face de Gorizia l’ancienne. Mais pas question de lui attribuer d’accessoires embellissements, les communistes savaient user de paperasses et d’objurgations pour confiner au maximum les attributions de chacun.

Maria m’emmène quand même dans ces rues froides et nous montons jusqu’au monastère de Kostanjevica où repose Charles X. J’ai failli l’oublier celui là ! Il fallut trois jours, à la fin du mois de juillet 1830, pour rejeter l’avant dernier monarque du Royaume de France qui avait ignoré trop rapidement que c’est désormais la Liberté qui guide le peuple. Exilé, il mourut à Görz (Gorizia, alors en Autriche-Hongrie) en 1836 sans que les honneurs de Saint-Denis lui fussent accordés. Ultime punition, il resta caché juste derrière le rideau rouge pendant presque cinq décennies. Je me contente d’expliquer à Maria que ce n’était pas un roi très populaire.

Nous redescendons la colline, traversons le chemin de fer, un pas et nous passons de l’Est à l’Ouest, sans que le climat ne change. Bienvenue en Italie, à Gorizia. La ville est fanée sous ses arcades de pierres, oubliée dans les tourments historiques qui ne favorisent guère les périphéries. Nous marchons jusqu’au château médiéval sous le regard hagard des rues aux couleurs abandonnées avant de nous retourner vers la piazza della Transalpina (parce que nous arrivons de Gorizia, en l’abordant depuis Nova Gorica, la place s’appelle « Evropski trg »).

Une signature en bas d’une feuille d’un diplomate habitué aux villégiatures lors d’un traité en 1947 et l’on nous dit que nos voisins en face, à 30 mètres, sont dès lors nos alter inégaux. On coupe le dégradé culturel à coups de règles, on fait dorénavant dans l’industriel.

Depuis 2004, la Slovénie est entrée dans l’Union européenne et intégrée dans l’espace Schengen depuis 2007, la place n’est plus coupée en deux, les mouvements libres de s’engouffrer des deux côtés. Trop tard, les actes institués ont fait leurs œuvres d’homogénéisation et l’on se replie.

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