LE MATCH, ND GORICA – NK MARIBOR : 1-2, samedi 17 mai 2014

Maria et Andrei s’inquiètent du manque de piment que me procurera le match et me tirent dans un restaurant mexicain. Je me propose de les inviter. Les quelques décorations vives ne font pas oublier que dans ces contrées le communautarisme était de mise. La salle ressemble à une cantine.

La pluie tombe froidement sur le dernier match, rideau sur mon périple. Je balance 8 euros pour m’asseoir sur un des sièges du stade ! Encore populaire, le football s’accommode très bien avec la croissance économique.

Va t’assoir ! (traduction tirée de l’anglais, cette dernière elle-même tirée du slovène) m’ordonne un agent de sécurité du stade.

Son autorité fait des miracles. Peut-être craint-il de voir sa note dévaluée par le Parti à cause d’un mouvement tchetnik dans les travées alors que les quatre lettres T.I.T.O surveillent encore la ville du haut de la colline. On ne badine toujours pas avec l’ancien grand chef devenu divinité !

Je m’assois dans le stade ouvert aux vents entre des créatures blondes anciennement brunes. Blotties dans leurs fausses fourrures, elles rêvent de boutiques milanaises et regrettent que le niveau de leurs compagnons de footballeurs ne permette pas de leur en offrir de vraies. Les retraités slovènes, coiffés de casquettes de cheminots vocifèrent sur le football autochtone qui perd l’empreinte stylistique yougoslave. Luigi Apolloni, l’entraineur de Gorica, n’entend pas ces dépôts de plaintes. Stoïque, il accepte son destin de vice-champion du monde (en 1994 avec l’Italie) qui le conduit à tous les honneurs, même celui d’une mise au banc slovène.

Revenons en 1947, le 15 septembre précisément à Paris où l’on faisait de la géométrie avec les frontières. Une sécante mal dessinée par du fil barbelé et la gare de Gorizia se retrouva chez les socialistes. Alors on décida d’accrocher une ville à ce bâtiment. Pour rééquilibrer l’ensemble. Il fallait maintenant se faire un nom, on créa alors le club de foot en même temps que la ville. Quelle meilleure communication que d’apparaitre chaque semaine dans les journaux ? Le foot est une publicité inégalée. D’abord dans les divisions inférieures, puis la multiplication des frontières releva le club des rangs subalternes. En Slovénie avec ses 13 000 habitants, Nova Gorica ne joue plus au sous-fifre.

Les bleus de Gorica et les jaunes de Maribor roulent sur la pelouse, tenant fermement leurs chevilles, tibias ou genoux si ce n’est les trois en même temps, ne sachant pas localiser la douleur fictive. Atavisme footballistique. Dans l’unique tribune du stade, qui ressemble à un terrain de banlieue (de l’Europe), les trois-cents spectateurs, peu impressionnables, s’en moquent, tout comme les téléspectateurs sûrement à peine plus nombreux. Ce kitsch, les footballeurs l’emploient facilement à chaque déséquilibre et poussettes, les voyants comme des dégradations au tableau qu’ils accomplissent. Ils se considèrent artistes réalisant une toile éphémère à chaque dribbles, une fresque créative et parfois inédite en domptant le ballon, ce référant indiscipliné et extérieur au corps. Alors chaque interruption dans cette difficile maîtrise technique et de créativité est tenue comme une vexation, on tombe et l’on se tient une partie du corps comme une excuse.

Depuis cette tribune insignifiante se déroule sous mes yeux, une sorte d’hypallage de l’Europe. Ce petit pays s’est recroquevillé sur ses frontières, n’accueillant de l’extérieur que ceux que l’on accepte. Régis Debray dit que la frontière est là pour réguler, filtrer. A Gorica, on fait surtout venir les Italiens voisins dont l’équipe est presque exclusivement composée, à Maribor, Français et Brésiliens se passent la balle avec les Slovènes et autres anciens Yougoslaves. Et dans cette Slovénie, aux frontières volontairement resserrées, l’homogénéité culturelle n’est qu’une couillonnade. Dans cette partie des opposés géographiques, le ND Gorica est l’équipe de la Slovénie Adriatique, italienne, alors que le NK Maribor est celle d’une Slovénie tournée vers les anciens Empires centraux. L’Europe est un dégradé continuel et c’est celui-là que j’ai voulu effleuré tout au long de ces 18 matches.

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