MOSTAR

En juillet 2002, accompagné de mes parents, mon arrivée dans Mostar ferra de rouge mon accointance avec les Balkans. Après avoir traversé les villages de la Croatie intérieure éteints par les tirs, marqués par les croix et vidés de toutes leurs âmes, la ligne esthétique de notre 406 couleur vert pomme accomplissait une entrée théâtrale sur la ligne de front qui sépare les deux parties de la ville. L’élégance de l’industrie automobile française faisait une représentation remarquée au milieu des ruines. Nous nous garions devant une maison qui devait accueillir autrefois un restaurant. Inutile d’attendre le voiturier. J’imaginais notre voiture au milieu de deux autres calcinées. La température était de 38 degrés et l’air asphyxiait le souffle de la guerre. Les tours de verres étaient brisées et les trous des obus qui défonçaient les immeubles nous dévoilaient les mystères cachés des intérieurs bosniens où la végétation prenait le pouvoir. Les soldats de l’ONU faisaient la circulation pour leurs propres véhicules et les hélicoptères surveillaient cette rigueur militaire. Ils étaient huit, les uns derrière les autres, armés et prêt à tirer, à faire des ronds en rase-motte au-dessus de la ville suivi d’un neuvième hélicoptère de type cargo. Apocalypse Now à Mostar. Je me souviens aussi du consulat américain ou une autre représentation étatique américaine, les Etats-Unis s’implantent toujours bien dans le chaos.

A l’été 2002, le pont ottoman était en travaux et les touristes ne traversaient pas encore la frontière, préférant rester de l’autre côté, à Dubrovnik, déjà rénovée.

Dix ans plus tard, je retournais seul à Mostar. L’ONU n’occupait plus la ville et le nouveau défi estival du vieux pont ottoman était de supporter le poids des touristes venus piétiner le chemin des bombes en s’exclamant « ah, c’est ce fameux pont » (les Français sont nombreux). Je quittais les quelques ruelles adjacentes au pont pour rejoindre les pentes arides de l’Herzégovine qui surplombent la ville. S’étalait devant moi Mostar. Sans renier la beauté de la vieille ville bosniaque, je trouve que les boutiquiers, qui n’acceptent plus d’être payés avec des cigarettes de marques américaines, la congestionnent et la taxent de son éclat. Mostar se transforme en un petit Marrakech balkanique. C’est dire que ce n’est pas très agréable. De l’autre côté, la partie croate et catholique de la ville se tait dans une austérité très protestante.

Je ne serais pas revenu une nouvelle fois, en ce printemps si je n’avais pas le but d’assister à la dernière journée du championnat de Bosnie. J’arpente alors les coteaux croates beaucoup plus calmes. Ici les enfants jouent au football en portant le damier et Mostar s’habille de l’échec du rassemblement. A la vitesse des escarpements, je retrouve le boulevard marquant la ligne de front, rift urbain pour les Mostariens, simple passage piéton à traverser pour moi. Quelques mètres et c’est une autre histoire, les bibliothèques ne nous racontent pas les mêmes récits que celles situées de l’autre côté. A Mostar on trouve l’exil dans les murs de sa cité et la ville s’administre dans la douleur.

A la nuit tombée, je tiens quand même à vérifier que le vieux pont n’est pas qu’une œuvre éphémère d’art contemporain qui s’en va en même temps que les touristes. Il est toujours là.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s