LE MATCH, VELEZ MOSTAR – ZRINJSKI MOSTAR : 1-0, samedi 10 mai 2014

Pour Aldi, la querelle entre Croates et Bosniaques de Bosnie n’est qu’une broutille de politiques qui se disputent pour le fauteuil le plus large. Lui m’assure qu’il n’a pas de problèmes avec les Croates. Mais il est quand même obligé de m’appeler un taxi pour que je me rende au stade. A Vrapcici, à 6 kilomètres au nord du centre-ville. Le derby de Mostar, c’est une histoire de susceptibilité territoriale qu’une vieille famille corse comprendrait très bien. Le stade me rappelle mes années où je jouais en pupille dans la campagne normande avec ses complexes sportifs vétustes cachés derrière les maisons sur les traverses parallèles aux départementales qui parcouraient les villages. Dans un championnat désargenté comme celui de Bosnie, la confrontation ville-campagne est régulière.

Je crains toujours l’engouement que peut susciter ces derbys identitaires, alors je prends deux heures et 5 000 sièges d’avance sur le match. Mon ticket d’entrée est une nouvelle fois ma nationalité. Le passeport français est l’un de ceux qui permet de passer le plus facilement les frontières. Mais Vrapcici m’ouvre directement l’accès à la pelouse, le Velez, cosmopolite se prépare déjà aux examens d’adhésion à l’Europe que la Bosnie aimerait intégrer (du moins la République fédérale de Bosnie, la République serbe de Bosnie se verrait mieux comme un raion russe). Et mieux encore, à Schengen. Du rond central, j’attends les acclamations des spectateurs venants de la tribune latérale aux parpaings déjà centenaire, vingt ans à peine après son édification. La tribune est brute, trop ruineuse pour un pays en construction. Elle fait face à une autre, inexistante, où à la place poussent les herbes folles et les usines abandonnées qui turbinaient quand la Yougoslavie devaient atteindre les chiffres de la plénitude communiste. Les arbitres sont là, à côté de moi, habillés comme des affairistes napolitains et je doute de la probité du championnat. Les joueurs des deux équipes suivent,  entrent sur la pelouse pour la palper avant l’échauffement. Je n’ai jamais été aussi près du rêve du football professionnel. J’attends de recevoir la tenue officielle, la rouge du Velez ou la blanche du Zrinjski et de me parer d’une de ces couleurs. En fait, je suis confondu avec un journaliste, alors on me fait signe de porter la chasuble dédiée à cette fonction pour photographier le match le long des lignes blanches. Mais je préfère monter en tribune officielle, prendre de la hauteur pour maitriser les enjeux du match. La providence s’est arrangée pour mettre ces deux derbys de Bosnie sur mon chemin à une semaine d’intervalle et j’entends bien profiter pleinement de ces médiocres rencontres. Le Zrinjski Mostar étant déjà assuré de son troisième titre national, le match n’a que peu d’intérêt.

Le Zrinjski et le Velez ont l’objectif toponymique de remplir les interstices que le pouvoir politique a négligé. En 1905, dans une ancienne Yougoslavie pas encore nouvelle et partagée alors entre autro-hongrois et ottomans, Mostar, alors inclus dans les premiers cités, tentait de faire revivre son identité croate en créant le HSK Zrinjski, en l’honneur de la famille Zrinjski, dont les ban – ces gouverneurs militaires des régions frontalières de la Hongrie – Nikola, Juraj, Nikola et Petar en plus d’avoir combattu souvent héroïquement les ottomans défendirent l’unité croate au sein de la Hongrie impériale du XVIème et XVIIème siècle.

Et le Velez qui en 1922 devait se sentir lésé dans un Royaume qui omettait de citer les bosniaques dans son nom. Le Velez se veut cosmopolite, mais à Mostar si tu n’es pas croate (du Zrinjski), tu es bosniaque, alors le cosmopolitisme est quelque peu étroit. Le club universel mais bosniaque de Mostar s’est choisi le mont Velez comme figure tutélaire, celui qui domine la ville. Lorsque les deux plaques tectoniques se sont rencontrées pour former le massif des Balkans et cette montagne qui dominerait Mostar, cette dernière n’avait pas demandé du haut de ses 1 969 mètres de parrainer un club de foot prétendument œcuménique. C’est une montagne bien jeune pour un club presque centenaire à l’histoire tourmentée !

En 1945, Tito, le regard droit et profond, avec ses galons de maréchal qui cimentèrent la Yougoslavie ne plaisantait pas avec les opiniâtretés émancipatrices. Alors exit le Zrinjski et ses marivaudages nationalistes, qui s’était pris d’affection pour la République croate indépendante du peu estimable Ante Pavelic, récipiendaire de quelques-unes des plus grandes atrocités de la Seconde Guerre mondiale. Entre 1945 et 1992, le Velez pouvait se faire des passes et des centres au cordeau d’une partie à l’autre de la ville et la réunir sans se faire insulter de péquenots par les Croates. Dans cette période de Yougoslavie communiste, le Velez, dans son stade Bijeli Brijeg, avait des résultats qui honoraient les couleurs de l’Herzégovine, métissée, culturelle et ouvrière. Malheureusement pour le Velez, le Bijeli Brijeg fût construit dans la partie ouest de la ville, croate. Et lorsque Mladen Naletilic, le leader militaire du Conseil de Défense Croate (HVO) fit le siège de Mostar à partir de 1992 pour reprendre la partie occidentale de la ville, le Velez se retrouva sans domicile fixe, expulsé comme un vulgaire paysan russe l’a été de sa datcha parce qu’elle se trouvait sur le chemin de la future piste de bobsleigh de Jeux Olympiques de Sotchi. Le Zrinjski pouvait renaitre et prendre possession du Bijeli Brijeg. A cette époque de récentes guerres balkaniques, les roitelets politiques locaux – qui sur leurs lopins de terres se voyaient rois car un peu plus fortunés que leurs voisins avec qui ils ne parlaient pas exactement la même langue mais se comprenaient très bien -, ces roitelets donc, confiaient l’organe militaire à des petits escrocs locaux, mafieux de secondes zones qu’ils glorifiaient de grades et barrettes de guerriers pour leurs comportements exclusivement soldatesques.

Je comprends maintenant le lancer de papier hygiénique – du PQ, ne prenons de pincettes avec ces mots là – à l’entrée des deux équipes. Sans atténuer la dimension esthétique que peuvent procurer le jeter de ces rubans en dehors de leurs lieux d’utilisation habituels, ils sont aussi là pour nettoyer du terrain cette merde du Zrinjski. Je ne peux m’empêcher d’imaginer aussi les matches au Bijeli Brijeg où les supporters croates de leur haute et unique tribune balancent comme un raz-de-marée leurs chants fascistes et leurs insultes racistes sur les épaules du Velez. Le football est un vecteur qui entretient parfaitement les traités westphaliens, mais à Mostar, les frontières sont communales. Inutile de préciser que les supporters du Zrinjski sont absents de ce match.

Le jeu est arrêté par l’arbitre sur une remise en jeu à la main d’un joueur du Zrinjski, c’est-à-dire une touche et ne me demandez pas de qui, le long de la tribune des supporters bosniaques. La Bosnie éprouve les pires difficultés à évoluer dans une continuité apaisante. Quelques supporters taquinent le joueur en question. Un crachat pour la nation et l’histoire croate qui n’a pas sa place, ici, en Bosnie-Herzégovine. Une insulte pour Ante Pavelic, plus apprécié que Tito chez les extrémistes du Zrinjski. Un autre crachat pour la culture croate qui à Mostar menace la bosniaque – mais l’inverse est tout autant considéré -. Et enfin un lot d’insultes pour Naletilic et Prlic (qui croupissent en prison, à La Haye), Tudjman et Boban (décédés en 1999 et en 1997), ces politiques et militaires nationalistes croates.

Mon voisin de tribune s’en va et me fait signe par un geste de ses mains qui se croisent à l’horizontale que le match est terminé. Son âge avancé lui confère normalement une certaine sagesse et un certain recul sur les événements. Mais il a connu le siège de Mostar où il devait se réfugier dans une cave éclairée à la bougie, les cigarettes pour seul mode de chauffage. Il craint que, à ces effronteries  bosniaques, les Croates ne répondent par les tirs de mortiers, d’obus et l’envoie des chars. Presque 20 ans après la fin de la guerre, la situation reste fragile mais les institutions internationales tiennent encore les ficelles des administrations locales. En partant, il abandonne le billet du match sur son siège. J’éprouve un sentiment terrible, même avec un passeport bosnien, la Bosnie impose un droit de douane à ses propres concitoyens. Alors que moi à Vrapcici, j’évolue dans une zone franche.

Le match reprend et il ne faudrait quand même pas oublier qu’Anel Hebibovic a marqué l’unique but de cette partie. Mais ça, je crois que le mont Velez s’en fout complètement

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s