SARAJEVO

La salle de la gare, bétonnée, aux sévères angles droits, est bien trop grande pour nos pas qui s’y sont perdus depuis longtemps. L’échelle des équipements publics n’a pas été redimensionnée après la guerre et les apparatchiks yougoslaves laissent derrière eux leurs prétentieux vestiges. En sortant, la géographie spontanée fait son travail et je marche sans hésitations en direction de Bascarsija (bachtcharchiya), le quartier ottoman. Une pluie fine commence a tomber sur les toits sarajéviens trop souvent soumis aux projectiles aériens. Sur la « Marsala Tita » (l’avenue du Maréchal Tito) aux façades noires à peine éclairées, j’accélère, le pas pressé par ma vessie. Tito teste ma résistance. Je retrouve mon dortoir connu deux ans plus tôt, avec ses lits superposés en bois, collés les uns aux autres dans une pièce longue et étroite. Il ressemble à celui d’une garnison de maquisards bosniaques. Cela convient parfaitement à l’image que l’on se fait de Sarajevo.

Soulagé de mes envies, je me lave les mains quand j’aperçois la tête d’un homme dans l’embrasure de la porte de la salle de bain. Effrayé par ce qu’il venait de voir, il fuit aussitôt. Je ne pensais pas que les gestes hygiéniques d’un Français pouvaient encore autant surprendre. Plus tard, on me raconta que cet homme est un Bosnien complètement terrorisé. Il avait fui la Yougoslavie dès son enfance, aux premiers coups de feu pour émigrer aux Etats-Unis où il avait fondé une famille. Son permis de séjour n’ayant pas été renouvelé, il fût renvoyé à Sarajevo, dans son pays où il n’avait jamais mis les pieds. 20 ans de profondeur historique ne pèsent pas bien lourd face l’impérialisme étoilé de la bannière américaine.

Sarajevo frappe dans nos têtes comme le martyr, on y vient faire du tourisme noir, voir la guerre, espérer que les plaies ne soient pas encore totalement cicatrisées ou mieux encore, marcher sur les gravats. Bascarsija ne nous offre que le scintillement de ses babioles orientales. Je monte sur les collines qui entourent la ville et en fait le tour. Sarajevo se dévoile sous nos yeux, capitale d’un demi-Etat ou demi-capitale d’un Etat. Elle est un cul-de-sac, pris dans un étau dans lequel un modèle urbain est repoussé par un autre. Le quartier ottoman se retranche au plus près des collines bousculé par le classicisme administratif austro-hongrois, lui-même écrasé par l’expansionnisme froid du communisme. Je prends encore de la hauteur, pour atteindre la position du sniper. Je passe d’un cimetière à l’autre, coiffes mortuaires de la ville et les infrastructures des olympiades d’hiver de 1984, qui servaient alors de terrains pour les jeux de pouvoir. Officiellement 11 541 personnes ont péris durant le siège, piégées par l’avilissement de la Yougoslavie et aidé par une géologie que l’on croyait protectrice. La géographie incite l’histoire.

Je redescends ensuite par les chemins et ruelles de pierres, d’une douceur que nos villages provençaux ne connaissent que trop bien, longe la Miljacka aux eaux assagies pour visiter le musée du 28 juin 1914. D’une guerre à une autre, Sarajevo communique par la terreur. Une seule pièce constitue le musée, j’en ressors rapidement, prendre la position de Gavrilo Princip, voir si après mon passage le monde change.

Un soir, je sors écouter un concert de rock inaudible. C’est tout de même beau d’assister en surface à un spectacle de la scène underground qui s’est développée dans les caves bondées par le siège.

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