LE MATCH, ZELJEZNICAR SARAJEVO – FK SARAJEVO : 1-1, dimanche 4 mai 2014

La cafétéria installée sous la tribune nord du stade de Grbavica, m’abrite de la pluie avant le match. Je consomme un Coca, tapotant quelques mots sur mon ordinateur qui sont certainement trop longs pour le patron des lieux qui me demande, par l’intermédiaire de la jolie jeune femme assise en face de lui et maitrisant parfaitement l’anglais, de laisser la place à des clients plus dépensiers. Il aurait fallu que mes gorgées de Coca soient plus nombreuses dans ce pays qui fût pourtant le dernier en Europe à faiblir face à l’identité commune et accueillir une enseigne McDonald’s. Ou alors montrer plus de zèle balkanique en absorbant des cevapi ou des burek que je ne goûte guère. Je laisse ma place, n’étant pas disposé à tenir tête à mon hôte qui correspond aux critères physiques de masculinité slave. C’est-à-dire, des cheveux ras sur une mâchoire large et une carrure de lutteur turc ayant arrêté de combattre, car bedonnant dans son T-shirt serré de près. La mode est également prépondérante, fashion week milanaise et mafia se confondent ! Je le soupçonne de raffoler aussi de grosses voitures aux hauts essieux et d’avoir façonné sa personnalité lors de son adolescence, pendant le siège de Sarajevo, en prenant pour exemple les chefs de guerres aux passés judiciaires effacés pour diriger librement la défense ou l’attaque de la ville. Je monte donc en tribune prendre ma place.

Le stade de Grbavica, éponyme au quartier, se situe sur l’ancienne ligne de front, adossé à la colline et surplombé par les maisons individuelles aux toits pentus. Il est vieux, une soixantaine d’années, décharné et sans homogénéité architecturale d’une tribune à l’autre. Pendant le siège, les arbres poussaient sur celles-ci, la guerre avait eu le temps de prendre racine. Avec la pluie battante, j’ai pris le petit luxe de choisir la tribune couverte et je prends place au numéro indiqué sur mon billet. Je m’essaye à la discute avec mon voisin pour connaitre son ressenti sur le derby, mais son anglais n’étant même pas balbutiant, je n’ai le droit qu’à une succession de gloires footballistiques sarajéviennes associées à leurs clubs formateurs. Osim : Zeljo, Bazdarevic : Zeljo, Stanic (Croate de Sarajevo): Zeljo, Susic : FK Sarajevo, Dzeko : Zejlo, Baljic : FK Sarajevo, Hadzibegic : FK Sarajevo. Il étale ensuite sur le siège, les pages centrales du journal sur lesquelles les playmates se dénudent pour que je puisse m’asseoir confortablement. Ne voulant pas écraser de mon derrière ces beautés et respecter le charme qui fait aussi la réputation des Balkans, je tourne la page.

La sono balance sa pop folklorique que même le jury le plus laxiste du concours de l’Eurovision n’accepterait pas. C’est le moment choisi par les forces de l’ordre, casquées et boucliers aux poignets, pour entrer et se positionner le long des limites du terrain, sans malheureusement mettre un terme immédiat à cette torture sonore.

Le Zeljeznicar (jelyeznitchar) est l’aîné du FK Sarajevo. Il fût fondé en 1921, trois ans à peine après la création du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, premier-né de la Yougoslavie. En ces temps, il fallait renforcer la légitimité du pays et fortifier son économie. Sarajevo vivait encore sous l’influence d’une prétendue alchimie fédératrice autrichienne, les communautés se mélangeaient et sa position géographique très centrale lui permettait de pouvoir s’orienter vers toutes les directions cardinales du Royaume. Le Zeljo (son diminutif) trouvait son terreau pour éclore et devenait le premier club de la ville qui se fonda sur une assise corporatiste et pas communautaire. Zeljeznicar se traduisant par « cheminots ». Le train, ce symbole de développement et de modernité par lequel les échanges se multiplient et s’accélèrent mettant le nouveau royaume sur les rails de la stabilité politique. Une locomotive à vapeur, noire, lourde et majestueuse, règne désormais sur le côté du terrain, vierge de gradins. Mais elle peine à desservir l’avenir radieux du pays.

Les supporters des deux camps ne partagent pas le même compartiment. Les « manijacs » du Zeljo occupent leur tribune sud, alors que la « Horda zla » du FK Sarajevo est parquée dans un virage de la tribune nord, séparée du reste par deux rangées de grillages entre lesquelles, les policiers forment une colonne. Je vois les chaussures et autres objets domestiques voler d’un camp à l’autre par-dessus les grilles. Sur le terrain, les joueurs n’arrivent pas à se passer le ballon en formant d’aussi belles paraboles. Après l’ouverture du score du Zeljo, la Horda zla jette le trouble dans un Sarajevo encore perturbé en balançant sur le terrain, fumigènes et choses brumeuses, masquant totalement la vision du rectangle vert. Le terrain est bombardé, le match est interrompu momentanément. Analogie de la guerre, à Sarajevo, le meilleur moyen de la sentir encore un peu, c’est de se rendre au derby.

Pourtant entre le Zeljo et le FK, l’animosité n’est pas identitaire. Les deux étant soutenu majoritairement par des bosniaques, même si tous les Bosniens, peu importe leur nationalité peuvent prétendre être supporters d’un des deux clubs. Le FK Sarajevo a été créé en 1946 pour être l’image sportive de la ville du Parti communiste de Tito, pillant à ce titre tous les meilleurs joueurs. Notamment ceux du Zeljo.

Pour les équipes ne bénéficiant pas des retransmissions mondialisées, leur popularité se forge sur la possibilité pour les supporters de calquer sur elles leurs idéaux et leurs croyances et de venger sur les terrains les injustices des champs de batailles. Pour les manijacs du Zeljo, le FK n’est que l’outil des communistes qui après la mort de Tito furent incapables de s’organiser pour diriger le pays. Laissant le champ libre à la fureur nationaliste de Slobodan Milosevic qui voyait dans la Serbie la mère des slaves du sud. Et par métaphore très étirée, de n’être qu’un club de tchetniks, ces combattants résistants des forces de l’Axe et anti-titistes de la Seconde Guerre mondiale, monarchistes à qui l’on reprochait d’être trop inféodés à Belgrade et à la Serbie. Ils furent abandonnés par les alliés et certains, perdus dans les alliances du grand jeu des influences finirent par rejoindre les forces de l’Axe. Une banderole anti-tchetniks se déploie dans les travées sud du stade. Le Zeljo n’autorisant aucuns tchetniks de s’exprimer sur son terrain.

Pour la Horda zla, les soutiens du Zeljo ne sont que des incompétents, pas capable de défendre leur quartier qui sera tenu durant le siège par les forces serbes. Après les accords de Dayton de 1995 qui mirent fin aux combats, le quartier de Grbavica fut même le seul que Slobodan Milosevic ne voulait pas rendre aux bosniaques.

Sarajevo s’obscurcit dans la nébuleuse des interactions politico géographiques. Dans nos contrées, on appelle ça des batailles de clochers, dans les leurs se joint le minaret. Le match se termine sur une égalité bienvenue. Les supporters du FK Sarajevo sont évacués en premiers, les autres doivent attendre dans le stade. Du haut de la tribune, je regarde la rue encore peu esthétique après les tentatives de chirurgie causée par le sifflement des balles et les excavations des obus, et je revois les check-points qui rythmèrent la ville entre le 5 avril 1992 et le 28 février 1996.

Sur la « sniper alley », je n’ai plus à craindre la fourberie sifflante des balles et de m’habiller en rouge au risque d’exciter le tireur, mais je me dépêche de rentrer pour échapper à la température humide de ce printemps bosnien. Le thermomètre indique 3 degrés.

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