EREVAN

Le chauffeur me largue au milieu d’un carrefour comme les journaux d’un paperboy. Il est 23 heures passé. Je suis désargenté dans une ville que je ne connais pas. J’alpague alors les passants nocturnes à la recherche d’informations cardinales. Un homme âgé accompagné de son fils, (ce dernier que j’imagine sans raisons apparentes issu de la diaspora arménienne en visite familiale, mais prédisposé à penser que tout le monde cherche à fuir le pays, de gré ou de force), visiblement ravis de ma nationalité arrêtèrent un taxi et lui donnèrent une pièce. Je grimpe et débute la découverte du pays par un « Erevan by night ». La somme s’avéra bien insuffisante ne connaissant pas ma destination, mais je trouvais un logis. Là où se rassemble tous les égarés.

Après mon escapade montagnarde, je retrouvais la ville et le plaisir de leurs univers murés. L’exploration des terrains obturés et l’imbrication de leurs composants sont plus surprenants que les horizons dégagés des grands espaces.

Du haut de « la cascade » inachevée, cet escalier monumental où les couples se donnent rendez-vous, j’observe Erevan étouffée par les nuages bas et par son développement soviétique qu’elle doit se réapproprier en caractéristique nationale. Les grues sont les bistouris d’Erevan qui la transforme espérant rester attractive. L’utilité de cette expansion immobilière aux formes « qatariennes » et commerciale me fait penser à une vieille femme qui lutte en vain contre l’âge, malgré un carnet d’adresse rempli par les plus grands spécialistes esthétiques. Un million d’habitants sont sous mes yeux, la ville se vide de ses occupants Je m’enfonce dans le quartier de Kanaker-Zeytun au milieu des grands ensembles puis je traverse le parc de la Victoire (laquelle ?), saluer la statue de la « mère Arménie » surveillant de son épée lourde la bienséance de la ville. Je me perds ensuite dans le parc d’attraction, qui n’en montre aucune. Typique des anciennes républiques soviétiques. Sur l’étang du parc situé au pied des immeubles, une barque cabote par les coups de pagayes d’un homme qui transporte sa copine essayant de braver l’équilibre aquatique. Je photographie le couple dans l’espoir de trouver plus tard les attributs du romantisme dans ce lieu délavé.

 

Je fonctionne à l’économie, et m’engage lors de mes diners dans les lieux de restauration les plus populaires et les moins référencés. Au hasard des vitrines éclairées des rues. Je ne peux m’adresser aux employés de la gargote dans laquelle je m’enhardi qu’en français, roumain ou anglais. J’opte pour l’anglais, mais toute autre langue que l’arménien est inutile. Si, le russe certainement, le géorgien, peut-être. Le client attentif, assis à une table sur ma gauche avec un de ses amis, se leva et joua le traducteur attentionné. Je le remercie et m’installe à une table près de l’entrée, quelques instants avant que les deux compères, dont j’ai oublié leurs noms, ne me demandent s’ils peuvent me tenir compagnie. J’acceptais. Mon traducteur est un employé d’un hôtel luxueux du centre-ville, originaire de Tbilissi, son acolyte est un guitariste, parait-il l’un des plus talentueux du pays, mais aussi hellénisant au visage moins solennel et plus jovial, originaire de Samara, en Russie. Certainement un juif de la Diaspora.

Ils observent mon stylo bille, décoré par des notes de musique que mon interprète linguistique trouve magnifique. Cela doit faire une vingtaine d’année que je le possède et j’avais décidé de l’emmener en voyage pour en terminer avec lui. Il m’avait été offert par mes grands-parents lors d’un Noël. C’était l’un de ces cadeaux, certes souvent accompagné d’un chèque que mes cousins et moi l’on redoutait tant, autant qu’ils nous faisaient rire, spéculant sur les mauvaises surprises que nous allions recevoir. Le stylo devait être le cadeau reçu lors d’un abonnement à « La Vie », « La Croix » ou « Le Courrier Cauchois ». A moins que ce ne soit un lot gagné lors de la kermesse de l’école maternelle de leurs voisins de lotissement ou au loto organisé par la paroisse. Toujours est-il que je suis très surpris de l’engouement qu’il provoque sur mes camarades de cantine et je trouve à ce moment-là que l’Arménie est un pays vraiment très spécial.

Les questions fusent sur ma nationalité et sur ce que je fais ici, je les questionne à mon tour pour apprendre quelques mots basiques d’arménien. Je me sens toujours irrespectueux du pays dans lequel je me trouve et moins légitime si je n’apprends pas quelques termes de la langue locale. Je n’ai pas envie d’être un touriste hasardeux. L’Arménien de Tbilissi me répond que l’arménien est la langue la plus difficile du monde. Réponse que je ne peux confirmer ni infirmer. Je l’écoute attentivement quand il me parle de Charles Aznavour, « le plus grand chanteur du monde », selon lui et lorsqu’il me demande la nationalité de celui-ci, je lui réponds franco-arménien, heureux de ne pas être tombé dans le piège grossièrement tendu. Il soutient alors un regard plein de mansuétude, signifiant ainsi qu’il comprend mon erreur de Français mais m’affirme que Charles Aznavour est Arménien et rien d’autre. Il place les racines à la canopée, la Diaspora arménienne et les descendants d’émigrés sont tous Arméniens. J’ai l’impression de faire face à un VRP de l’arménité formé chez les témoins de Jéhovah, terrorisé par l’idée d’une Arménie en péril. Sentiment omniprésent dans le pays.

Le lendemain, je décide de visiter la mosquée de la ville puis de me rendre au musée Paradjanov. Sur le chemin, un sans domicile fixe me héla. Etant d’humeur curieuse, je m’arrête pour écouter ce qu’il a à me dire. C’est l’archétype du clochard céleste qui remplit les trottoirs de nos imaginaires. Il est bien plus petit que moi (c’est dire !), il porte une barbe longue, hirsute et grisonnante, une casquette à visière courte, des loques sales de couleurs neutres et son œil rieur lui confèrent un don d’ubiquité. Il est âgé de 57 ans, originaire de Russie, de Rostov plus exactement, ce qu’il m’explique dans un très bon anglais puisqu’il a habité au Royaume-Uni. Sûrement dans le but de redynamiser le centre-ville erevanais, il encombre le large trottoir du boulevard Mashtots de ses souvenirs enfermés dans ses sacs, meublé par ses installations de bric et de broc ainsi que son caddie. Son chien dort paisiblement.

Son discours commence par une énumération des dérèglements terrestres en tous genres. Je suis attentif à son récit digne d’intérêt et j’acquiesce de temps en temps par des « bien sûr », un brin amusé aussi. Je suis la personne parfaite pour l’ouïr, je suis jeune, je lui parais cultivé, il a confiance en moi pour influer sur l’avenir du monde. Puis au fil de son exposé, l’intérêt de celui-ci s’éparpille sous le poids de son inquiétude et de sa méfiance qu’il adresse en conclusion de ces dérèglements à ceux qui pourraient rompre les lignées nationales et perturber l’équilibre sociétal. Les rroms sont ciblés. Il me félicite des efforts de la France et de ses convois destinés à la Roumanie et à la Bulgarie et me le prouve en m’exposant le courrier adressé à l’ambassade de France. Le Royaume-Uni et la Pologne ont également été honorés. Cette dernière lui rendant même une réponse officielle. Enfin, les homosexuels sont accusés, je n’ai rien contre eux, me dit-il, mais tu vois si tout le monde est homosexuel que deviendrait un petit pays comme l’Arménie ? Ce serait la mort lente de notre nation !

J’abrège la causerie, je commence à désespérer de son don d’ubiquité et à comprendre sa difficulté à vivre dans un pays exangue, réduit à sa plus maigre portion territoriale dans une ville façonnée et développée sous forme capitale par une puissance, russe, étrangère. Avant de partir, exprimant sa confiance, il tient à mon offrir un CD-Rom sur lequel sont gravés ses écrits, que je n’ai jamais eu le courage de regarder, ayant perdu tout intérêt pour ses déclarations. En partant, il me met en garde sur les personnes peu fréquentables que je pourrais rencontrer à la mosquée.

Tout se passa bien à la mosquée, je n’avais même pas de chaussettes trouées qui auraient pu m’incommoder. Je continue de descendre le boulevard Mashtots jusqu’à la marge du centre-ville pour atteindre le musée Paradjanov, à côté du stade Hrazdan et de la distillerie de cognac Ararat. Je n’ai pas d’attrait particulier pour Sarkis Paradjanian, de son nom arménien, qui ferait passer Jean-Luc Godard pour un réalisateur de téléfilms régionaux du samedi soir produits par France 3. En fait j’avais entendu que la maison du cinéaste qui abrite désormais son musée est l’une des dernières maisons traditionnelles d’Erevan. Je fatigue de la régularité de la ville. La morne avenue du Nord, l’artère piétonne principale du centre-ville, ouverte en 2008 m’angoisse autant qu’elle m’impressionne par ses commerces discrets et ses immeubles, rosés par le tuf, comme le reste de la ville, décharnés par une crise qui n’a jamais su les finir et encore moins les remplir. Chacun voit la vie en rose comme il l’entend. C’était pourtant la fierté du défenseur de l’arménité rencontré la veille au soir qui voyait dans cette avenue un petit Champs Elysées. Je ne vois comme seul point entre les deux trouées urbaines que le manque de charme causé par une vocation commerciale.

Patricia Kaas m’accueille à l’entrée du musée. La fille de l’Est ne chante plus que dans le grand Est, elle chantera Piaf à Erevan dans quelques jours. Je pousse la porte pour admirer les storyboards de Paradjanov, chacun sont de véritables œuvres d’art de mosaïques multicolores, et de collages enfantin. Mais je vois surtout dans l’intérêt du musée le tableau compilant les photos des illustres visiteurs venus se frotter aux visites intellectuelles du cinéaste muselé par le soviet. Mon regard s’attarde surtout sur la bande de copains venus passer un weekend à Erevan chez Robert Kotcharian. Poutine, Loukachenko, Nazerbaïev, Akaïev et Rahmon (je suis moins sûr pour ce dernier, mes souvenirs s’évaporent un peu) sont fiers comme une bande de jeunes ayant vaincus l’appel des bars et des sorties pour effectuer une sortie culturelle. Je pousse mon regard plus bas sur le tableau pour trouver encore plus de folie que dans la brochette démocratique réunie un peu plus haut, Gérard Depardieu a également marqué le musée de son empreinte lourde et blasée.

Ma visite de la capitale se termine par les visites des rues plus étroites du district de Shengavit.

 

 

 

 

 

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