BATOUMI – TBILISSI

Je mélangeais involontairement laris géorgiens et liras turques au moment de payer mon dû à l’employée de l’auberge de jeunesse, dans laquelle j’étais seul. Elle me le fit remarquer le lendemain en fin de matinée, lorsqu’elle fit irruption dans ma chambre dans un élan de fonctionnaire communiste pressée par le Parti pour me pousser dehors avant midi. L’assortiment monétaire ne la dérangeait pas et dans une numismatique spéculative que ne renierait pas George Soros, elle voyait sûrement des avantages à Hopa.

On me conseillait de prendre le train pour rejoindre Tbilissi, je choisissais pourtant la « marchoutka », ces transports collectifs, généralement des vans, dont les carcasses décharnées et balafrées miroitent l’hospitalité de la route. Je continuerai quand même à me plaindre de la voierie rouennaise. Accoutré de mes sacs-à-dos et de mes nippes de touriste, au milieu de la place peuplée de machinistes Géorgiens aux vêtements sépia aromatisés à l’huile moteur, j’étais aussi allochtone qu’Edouard Balladur dans le métro parisien. Je fus accosté par un samaritain local et je me méfiais de la monnaie d’échange. L’aide fût désintéressée et amicale. Mon secours m’expliqua dans un anglais approximatif mais compréhensible qu’il était au chômage et que sa femme était professeur d’anglais, mais que dorénavant, c’était lui qui lui dispensait des cours. S’il est le maître d’enseignant, moi, je suis professeur émérite en littérature anglaise classique à l’Université de Batoumi !

Les premiers kilomètres, le long de la côte adjare prenait des allures de départ en vacances au Club Med. Du haut des collines, vues sur la mer Noire, le paysage exhibait sa luxuriance subtropicale. Le climat révélait la clarté du vert qui me rappelait la côte indienne de Madagascar. Mais je n’étalerais pas mon corps sur les plages de Kobuleti et ne fréquenterai pas ses spas de nomenklaturistes à la retraite. Je me dirige vers l’hinterland géorgien, ténébreux et usé par les atermoiements territoriaux. Les fermes carpatiques et les villages balkaniques sont des images d’Epinal du Valais suisse à côté de ces fatras des confins que l’on néglige. Même mes compagnons d’échappée semblent fatigués, les enfants sont sages, mais je n’évite pas l’éternuement proportionnel à la corpulence de l’homme assis dans mon dos. A ma gauche, une femme, tout aussi épaisse ne prend plus le temps de raser sa moustache. Je me transformais en ergothérapeute pour chercher la meilleure position. La ferraille du siège pénétrait mes cuisses.

Téhéran est indiqué à 1 240 kilomètres. L’apparition de bâtiments mercantiles en tôles d’une grande enseigne française à l’approche de Tbilissi me redonna quelques repères d’européen javellisé.

 

 

 

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